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Le choix du diable

Par le trou de la serrure. N’importe laquelle, à partir du moment où elle laisserait présager d’un intérieur sombre. N’importe laquelle ; depuis laquelle émaneraient quelques bouffées épaisses de cigare noir, collé aux lèvres d’une solitude en train de créer. Car il est seul, l’autodidacte, nécessairement seul, à son bureau, devant ses pages blanches à remplir, certaines déjà raturées jonchant le sol, d’autres criant l’appel d’images aliénées, devant ses meubles de bois vieilli et encore lézardé. Il est seul à vouloir faire surgir ses instincts de l’ombre et de la marge.
Une vie sous la couverture, résurgence des bas-fonds ; noire, forcément noire. Cette vie pelliculée, calquée sur le négatif de quelques photographies d’une autre époque, celle qui déroulait en sépia les scènes d’une vie de trottoir, pleins feux sur les joues d’un enfant qui sanglote, de chanteurs à l’heure bleue, d’adorateurs d’une femme qui passe en bas résille. Et écrire sur ce trottoir, recouvrir le macadam et se laisser envahir par l’odeur d’un béton coulé depuis des décennies. Ça sent le rance un jour de pluie, forcément. Le versant du diable : il faut répondre à la tentation d’écrire sur l’asphalte couvert, mouillé, déjà encré. Il faut suivre les pas terrorisés et les yeux vitreux jusqu’aux malaises des corniches et jusqu’à l’hostilité des ruelles. Par le trou de la serrure : plisser la paupière sur la main folle qui s’agite derrière sa machine, percevoir la dextérité de dix doigts qui dansent. Ceux de Jean Vautrin, offrant en pâture son hallucinante vérité de l’instant. Un nouveau roman noir, qui dérape comme une voiture chromée, avec à son bord les légendes de la nuit.
Lui, profil de mother fucker, jeune premier aux vingt-trois hivers à peine soufflés. Pas bien ouvert sur le monde, encore, malgré tout ce qu’il peut bien penser et croire. Lui, qui s’attarde sur chaque détail, la glace par la fenêtre du monde, l’utopie effrontée pour lui-même. J’aurais donné n’importe quoi pour être un glaïeul. Gagner l’étape. Avoir une peau à neuf vies. Être Jack London. Sucer du Pulitzer. Ou faire la pige à Ring Lardner. J’étais doué d’une personnalité assez entreprenante en somme. J’étais plutôt teigneux sur le métier. Rien ne me rebutait. Pas même l’autre, qu’il attend un matin d’août entre deux immeubles haussmanniens aveuglés par le soleil. L’autre, qui déboule le doigt saignant, un résidu de mousse blanche à la lèvre, et le ricanement démoniaque. Lui intimant l’ordre crasseux de l’écouter : quand je t’aurai raconté ma merde, tu penseras plus à t’essuyer. L’autre, ce putain de Pogo aux yeux rouges, que le hasard avait placé sur son chemin, cet été-là. Et leur rencontre qui vient lester le décor, arquant le bitume, contraignant le défilé des voitures au frein, mettant fin au concerto pour klaxons et chauffards embrumés. Les deux hommes se toisent, puis le clochard mène la danse, direction le premier snack-bar du coin. Son récit débute alors. On aurait pu pénétrer dans un bar de jazz, à Storyville, ou bien ailleurs, en Louisiane, au 1208 Bienville Street. On a plutôt franchi les seuils rongés par les mites de l’antre du diable démultipliée.
Jean Vautrin n’a pas fini de faire parler les morts. La voix du Pogo résonne sur les pavés, dans les verres pleins et sur le rebord de ceux qu’il vient de vider. Elle résonne aussi entre les tombes du cimetière gai qui accueille son propre cadavre depuis plus de dix ans. Lui et le journaliste déambulent dans la ville comme dans l’histoire, se métamorphosant aux traces qui ombrent sol et planches. Le mort n’a pourtant rien d’un fantôme : ses traits sont appuyés, gras et épais ; lorsqu’il pleure, c’est de la bière et du schnaps qui se répandent sur ses joues ; lorsqu’il gueule sur la foule, c’est une folie tremens qu’il laisse exploser. Mais il appartient à l’air, semblant s’écrire sur et entre les lignes d’une partition de jazz, portrait détourné d’une rhapsody in blue : Il s’appelait Alphonse Tourpe. Maintenant, je m’appelle Zacharie Blue. Le jeune journaliste comprend alors qu’il a été choisi. Lui, et que rien ne pourra venir contraindre ce choix. Élu par le diable aux yeux roulants de Bozo le clown et au dictionnaire boueux de Louis-Ferdinand Céline, qui partage ses journées entre le chez-lui d’un cimetière et le chez-lui de l’église Saint-Roch. Et c’est peine perdue que d’essayer de le semer. Aussi l’écoute-t-il, pendu à ses lèvres écumeuses, lui raconter les circonstances de sa mort, ses culbutes grossières sur le ventre de Georgia, le récit de son voyage de l’autre côté de l’océan. Rares instants de respiration, d’immobilisation, où le monde cesse alors sa course folle autour d’eux, où le diable réinvestit un corps humain.
Jusqu’à ce qu’il reprenne son habit d’éther : J’ai cru qu’il était fait. Il avait plus de couleur. Il était crayonné de traits gris. Et c’est là que l’image prend le dessus sur le texte. Les cases d’Eugénie Lavenant ne se contentent pas de venir légender la nouvelle de Jean Vautrin, elles s’immiscent par derrière elle et viennent la pénétrer, aussi sombres que le texte lui-même, aussi noires que le bitume. Les corps et les gestes semblent ainsi à la fois figés et dynamiques, ancrés et voilés, instantanés et fluctuants. À la façon de reflets laissés au polaroïd. Le récit et l’image ouvrent le champ à l’hallucination. Pas-perdus du diable : et si seul un mauvais rêve était en branle, s’immisçant crescendo ? J’ai essayé le jazz, le Duke à l’assaut de mes baffles. Bernique ! Et pas de meilleur résultat sur la chaîne, même en balourdant Afrika Bambaataa, Mister Rap, le père du hip-hop en personne. Rien ! Juste le Pogo dans la tête. Indélébile. Crocheté dans l’intérieur. Présent comme dans l’imagination. Deux sourires, trois vitesses, quatre mains caressantes. La fin, c’est la métaphore s’échappant d’une bouche bien baveuse. L’écrit de Jean Vautrin portant au sommet les suggestions par les assonances et les allitérations coups de poing ; les traits d’Eugénie Lavenant parvenant à faire jaillir le sang d’un iris noir et sans contours.

Cathia Engelbach
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