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Le meilleur de la BD

Après Le Pogo aux yeux rouges, Eugénie Lavenant adapte Babyboom de Jean Vautrin.
Tracy veut un enfant ! Duncan veut Tracy. Un couple comme tant d’autres, pas vraiment sur la même longueur d’onde. Ils ont quand même essayé d’avoir cet enfant le plus naturellement possible. Rien à faire. Mais Tracy veut quand même un enfant. Elle veut tellement un enfant que ça lui donne des envies de fraises et de gros ventre. Pour le gros ventre, un oreiller sous ses vêtements fait l’affaire. Pas longtemps. Tracy veut vraiment un enfant. Alors, son thérapeute lui conseille de prendre un bébé-choux, une vulgaire poupée de chiffons, un substitut. Duncan doit jouer le jeu, choisir ses traits physiques, la couleur de ses yeux, son caractère et surtout le sexe. Ce sera une fille. Esprit créatif et synthétique, impulsive et parfois coléreuse. Bien sûr, comme tous les bébés, elle ne devra pas faire ses nuits et avoir l’appendicite. Une bonne rougeole aussi. Et les oreillons. Duncan n’en peut plus mais Duncan veut toujours Tracy. Alors Duncan fait comme si…
Une histoire troublante, une adaptation éclatante ! Et éclatée. Une centaine de pages, un texte morcelé, des cases parsemées, Babyboom ressemble plus à un livre illustré qu’à une bande dessinée. L’éclatement des cases dans la mise en page faite par Stéphane Bienfait colle bien à l’histoire, nous confie la dessinatrice Eugénie Lavenant, Paradoxe de l’éclatement, le blanc de la page apporte pourtant de l’air, une respiration au lecteur dans cet univers clos. Et de l’air, on en ressent effectivement le besoin tant la lecture de Babyboom peut déstabiliser, effrayer et finalement interroger. Comment un couple peut-il en arriver là ?  A trouver un substitut d’enfant dans une vulgaire poupée de chiffons ? En fouillant dans les archives internet, j’ai découvert qu’il existait aux Etats Unis un poupon appelé Garbage Kids que l’on pouvait adopter avec sa carte d’identité, son prénom propre et ses comportements respectifs… Mais l’écriture de Jean Vautrin n’est pas une moquerie au sens premier du terme, elle est plutôt une douce ironie, car il aime profondément les gens, éprouve beaucoup de tendresse pour les gens fêlés ou marginaux dans la vie.

C’est en 2012 que la dessinatrice rencontre Jean Vautrin et qu’ils décident ensemble de collaborer sur un premier livre paru aux éditions Sarbacane, Le Pogo aux Yeux rouges. J’ai découvert Jean Vautrin en achetant un de ses livres à la la librairie la Hune dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés à Paris. J’avais la notion que c’était un très bon écrivain sans toutefois pouvoir le situer réellement. Je ne savais pas qu’il avait eu le César du scénariste pour le film garde à vue, je ne connaissais pas non plus ses prix Goncourt. J’ai été captivée par son écriture et ai décidé de lui envoyer mes livres sur Amy Winehouse Cocaïne et chaussons blancs et le livre que j’avais fait avec Marc Villard auteur de roman noir : La messe est dite. J’y ai joint une lettre. Jean m’a rappelé et nous avons décidé de travailler ensemble. C’est seulement après que j’ai découvert son palmarès.

Sur le texte puissant de Jean Vautrin, qui s’est suffit à lui-même pendant une trentaine d’années, vient donc aujourd’hui s’ajouter la griffe d’Eugénie Lavenant, un trait imprégné de ses modèles graphiques, notamment Muñoz, Tardi, le groupe Bazooka et plus largement l’art contemporain. On feuillette cet ouvrage avec un double plaisir, littéraire et graphique. Et c’est bien là l’essentiel…

Eric Guillaud
france3-regions.blog / sept 2015